jeudi 12 avril 2007
Offrandes
Une longue nuit à passer encore avant notre presque rencontre. Pour fêter l’événement ce soir j’ai fait la soupe avec les pommes de terre du jardin de pépé les poireaux du jardin de maman les carottes du supermarché parce que tout comme vous je ne suis pas bêtement puriste je puise où je trouve. Je vous ai fait aussi des poireaux pour les manger à la vinaigrette n’est-ce pas que c’est simple et délicieux. Je devrais faire le ménage ici sur ce lieu mais là je n’ai pas le courage pourtant je sais que les invités arriveront d’une minute à l’autre eh bien asseyez-vous où bon vous semble je rangerai tout en parlant de mes cocktails. Jean-Pierre je suis un peu fatiguée d’une trop longue journée mais je suis bien heureuse de vous cueillir au matin. A demain.
Une heure trente
C’est le temps qui va nous séparer demain matin. Entre ma voix et la vôtre, entre la chronique où je suis invitée et votre numéro de charme, entre ma surexcitation et votre conseil culinaire seules quatre vingt dix minutes vont s’écouler sur la même onde. On aura jamais été aussi prêts l’un de l’autre. On ne vous a pas prévenu de ma première minute de gloire demain à six heures vingt ? Ah mais on ne vous dit jamais rien. Ce midi, ce jeudi, coup de fil bonjour c’est France Inter. J’avais compris c’est le ministère je voyais pas pourquoi le ministère m’appelait et d’ailleurs le ministère de quoi j’en savais rien. Mais d’un autre côté je ne m’attendais pas du tout à entendre bonjour c’est France Inter. Bonjour c’est blog à part la chronique de David Abiker. On voudrait bien savoir pourquoi votre blog pourquoi Jean-Pierre Coffe. Ah oui chic. Si je m’attendais. Prête pour une petite interview ? là maintenant ? là maintenant. Ben oui d’accord si je recule je risque le trac donc là maintenant d’accord. Attention ma fille voilà ta chance une chance unique enfin le patron va écouter ta voix a a a a je fais ma gamme dans ma tête je me concentre sous le soleil je fais ce mouvement buste épaules qu’ont tous les acteurs avant d’entrer en scène et c’est parti. Enfin pas tout de suite parce qu’à la radio on n’entend pas les questions posées donc je n’ai pas le droit de répondre oui. Ou non. Je dois faire des phrases sujet verbe complément me dit-on gentiment d’accord je suis docile. Alors pourquoi vous parce que vous savez bien Jean-Pierre vous qui passez ici régulièrement que la cuisine ça me transporte le bruit des casseroles et les repas à préparer à inventer les ingrédients à assembler et les à table à convoquer au-dessus de la mêlée pourquoi vous mais pour unir votre colère à la mienne le chagrin que l’on noie dans les marmites pleines des saveurs qu’on voudrait éternelles c’est votre emphase patron qui me transporte et votre constance et votre plainte et votre combat. Oui mais les pubs pour Weight Watcher. Je n’ai pas osé répondre que je ne connaissais pas je ne savais pas. Mais je vous ai défendu outrée mais voyons je le prends comme il est avec ces vices et ses travers et alors d’accord le jour où je serai dans son équipe d’enquêtrices et d’enquêteurs je lui ferai remarquer que c’est de la merde leurs plats tout prêts et on rira bien de ses cachets il a raison faut engranger et ne pas craindre de contredire tant qu’il dit contre tant qu’il dit pour. Vous êtes amoureuse. Mais non Jean-Pierre le sait il n’y a aucune ambiguïté. C’est de l’admiration. Et la recette de lui que vous préférez. Je n’en ai faites aucune désolée. Ce n’est pas ses recettes que j’engloutis mais le bonhomme sa bonhomie. Et votre recette à vous. Je lui ai dit le tartare double saumon frais et fumé ciboulettes citron échalotes émincées quelques gouttes de Tabasco une cuillère de ketchup sel poivre marinade une nuit au frigo servis sur blinis chauds. De tout ce que j’ai dit vous n’entendrez que quelques extraits je partage l’antenne avec deux autres femmes l’une fan de Bern l’autre de vous Nicolas. Oui ça vous surprend et moi aussi. Deux femmes comme moi qui prennent de leur temps pour papoter sur des héros sans cape et sans collant. A part peut-être Bern. Peut-être que je vais me faire des copines avec les deux de demain matin ça serait chouette.
Une petite heure et demie entre ma voix et la vôtre.
Une petite heure et demie entre ma voix et la vôtre.
jeudi 29 mars 2007
A quoi tu penses ?
Aux recettes. Aux recettes à venir aux recettes cherchées aux recettes trouvées à celles que je vais faire et à celles que je vais partager à celles que je vais tenter et rater à celles que je vais passer à côté aux recettes appliquées aux recettes toutes prêtes aux recettes il n’y en a pas une pareil il y en a donc une infinité l’infinitude de la recette donne le tournis combinaisons infinies au symbole fatigué ∞ ce huit couché et rebondi aux recettes d’un couple épanoui aux recettes sociales on s’ennuie aux recettes à la fin des magazines à découper avec les petits ciseaux dessinés au cas où on n’aurait pas bien compris aux recettes allégées aux recettes alourdies aux recettes du bonheur de la pâte à tarte de la dinde farcie de la jeunesse sauve de la bonne santé c’est le principal aux recettes ridicules où un et un font deux alors que si on réfléchit un œuf et un œuf font une omelette et pas deux œufs aux recettes compliquées que maman a essayé le dos en compote on n’a pas trop aimé aux recettes fatiguées personne ne fait plus la poule au pot aux recettes gourmandes on en reprend un peu beaucoup à la folie aux recettes mon amour que je ferai pour toi aux recettes du futur celles que j’inventerai aux recettes d’une vie quand elle a trouvé son but aux recettes mortes de n’avoir pas pu comme chantait Brel aux recettes de ceux qui pensent y arriver avec de simples recettes sans savoir que sans magie sans talent on finit par manger une bouillie insipide et empoisonnée car sans passion sans raison on ne dépasse jamais le niveau d’une saucisse Herta ou d’un caprice des dieux non désolée aux recettes qui demanderont génie sans quoi rien aux recettes qui exigeront l’ingrédient élu et pas un autre aux recettes qui tomberont dans mon porte-monnaie et qui me serviront à faire d’autres recettes à toutes celles qui ne m’ont pas encore rencontrée à toutes celles que je n’ai pas encore essayées aux recettes qui donnent envie de vieillir pour pouvoir en faire d’autres sans jamais s’arrêter.
lundi 26 mars 2007
On devrait
Ce n’est peut-être qu’une histoire de déprime légère à l’approche du printemps. N’est-ce pas Jean-Pierre. Moi aussi cette période me déconcerte. On ne devrait pas. On devrait se réjouir des fleurs qui fleurissent et qui annoncent les fruits. On devrait acclamer les légumes ressurgis au fond des potagers. On devrait s’attendrir sur les petites abeilles qui assurent le relais. On devrait s’épanouir sous les rayons du soleil qui font rosir les tomates. On devrait jubiler devant les champs de blé mais aussi de colza la couleur est jolie. On devrait applaudir le retour d’une nature réveillée. Mais non. Pas envie. Ce n’est pas que l’hiver on aime ça. Mais le printemps annonce la renaissance il va falloir naître de nouveau et c’est une horrible souffrance de renaître. Ça veut dire tout recommencer. Ça veut dire déplier ses ailes sortir du cocon prendre une bouffée d’air puis hurler de douleur. C’est ça renaître. Voyez l’énergie du bourgeon à accoucher du fruit. Multipliez par des centaines de milliards de millions mais quelle terrible folie que d’éclore à nouveau. Chaque année c’est pareil ça me fatigue d’avance. Et puis j’angoisse vais-je y parvenir. Et si cette fois ce n’était pas possible. Et si cette fois je n’y arrivais pas. N’angoissez plus Jean-Pierre je suis là. Je vais essayer de vous faire rire. Et vous verrez une fois l’été entamé vous retrouverez le sourire.
Panique
J’ai mal dormi Jean-Pierre. J’angoisse. Aucune nouvelles de Nicolas. J’ai peur pour vous. J’ai peur que vous disparaissiez. Moment de panique incontrôlable. Si je vous perds non seulement ça compromet mon nouveau poste mais en plus je perds une boussole. Mon guide ma foi mon panneau de direction petite va par là suis-moi pose tes pieds où je laisse mes traces apprends puis enseigne cuisine et déguste goûte et découvre goûte et affine goûte et partage. Si je vous perds je perds ma raison de cuisinière. Et peu à peu viendront ma raison de mère puis ma raison de femme où irai-je donc sans ma farine et mon petit pot de beurre ma bobinette cherra. Que ferai-je des jolis instruments qu’on double à la maison. A quoi me serviront ces recettes mises de côté. Je ne pourrais plus faire un plat sans me mettre à pleurer. L’eau salée c’est bon pour l’eau des nouilles. En nouille je finirai. Je le sais que vous n’êtes pas éternel tout comme la neige des œufs de mon enfance quand Jacqueline nous faisait notre dessert préféré. Œufs à la neige. Ma madeleine à moi. Je le sais que vous ne durerez pas toute ma vie. Mais ne partez pas. Pas tout de suite. Pas maintenant.
dimanche 25 mars 2007
La reine du carré d’agneau
C’est moi. C’est mon mec qui le dit. Et il trouve que je fais la purée vite comme personne. Il fait des hum et des miam à chacune de ses bouchées. Il se régale en vrai. Ça te sonne ça t’en bouche un coin hein Nicolas. T’en restes baba je le vois je le sens. Mais trêves de compétition que tu as perdu d’avance tu ne fais pas le poids, je suis inquiète. Pour le patron. Je ne l’ai pas trouvé dans son assiette samedi midi. Dans les caves coopératives. Absolument pas concentré. Il bafouillait. On l’imaginait faire des ronds de mains agacées. Peut-être est-ce l’humidité les caves c’est pas très sains faut la santé c’est un coup à attraper la crève surtout si en sortant il se trouve un brin de vent pour vous cueillir. Peut-être n’avait-il pas préparé l’émission quelle blague impossible. Peut-être que le sujet ne le passionnait pas mais ne pas être passionné par le vin j’ai jamais vu ça. Je suis inquiète je pense qu’il a un coup de mou un trou d’air pas le moral début de déprime c’est peut-être la campagne ça lui manque ou au contraire la ville j’en sais rien moi je ne le connais pas assez et franchement je n'ai pas envie d'une intimité le boulot c'est le boulot on mélange pas les genres mais toi Nicolas qui fayote tu peux pas essayer de glaner du côté de ses humeurs et trouver les raisons de son apathie ? Trop d’apathie tue l’appétit et je serais malade s’il devait ne plus non j’ose pas l’écrire. Nicolas je compte sur toi.
vendredi 23 mars 2007
Jalouse
Je vais être un peu brutale Jean-Pierre mais je veux que tout soit clair entre nous. J’aimerais connaître la nature de vos rapports avec Nicolas. Oh faites pas semblant de ne pas savoir de quel Nicolas je parle il n’y en a qu’un. Non pas le candidat ça je m’en fous. Quoiqu’un jour on finira peut-être par parler politique tous les deux encore que je n’ai jamais remarqué que le sujet avait un quelconque intérêt à vos yeux. Non Nicolas le Nicolas du sept-neuf-trente. Nicolas D. Celui qui vous invite à l’antenne pour parler de la meilleure façon de braiser, à 7h53 le vendredi. D’ailleurs de quoi avez-vous parlé ce matin ? De saucisses. Et que ça comparait le diamètre et la longueur. Les différentes formes et fantaisies. Vous croyez que je ne vois pas son petit jeu à Nicolas ? De feindre de ne rien savoir et d’une voix langoureuse mais dites-moi Jean-Pierre avec l’accent sur le pierre comment voulez-vous farcir une poule avec une saucisse c’est trop dur la saucisse. Imbécile. Le patron parlait de chair à saucisse. C’était évident. Mais j’ai bien entendu chef que ça vous agaçait. Qu’à force d’ingénuité forcée vous alliez finir par le prendre en grippe. Que de cuisiner la formule de politesse à tout va la cocotte lèche- bottes finira par exploser. Vous aussi vous commencez à comprendre son petit jeu. Vous aussi vous le voyez venir avec ses gros sabots : et bien oui dites-le qu’il veut me souffler le job. Me prendre mon futur boulot. Mais je ne le laisserai pas faire. Je vais me battre. Parce que ça sera lui ou moi. Et s’il faut déballer mes connaissances en saucisses, et bien soit, je le ferai. Pourtant ce n’est pas mon genre de me la jouer. Mais je vais lutter. Et d’ailleurs Nicolas, la saucisse de Montbéliard, tu la connais ? Cuite à l’étouffé avec des lentilles tu savais ? Eh bien non eh bah voilà qu’est-ce que je disais : crétin. Laisse tomber Nicolas tu n’as plus aucune chance maintenant que tu es démasqué.